Dépêche

Lundi 12 novembre 2018
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Par Angie Cheng (facebook)

Texte tiré du Volume 1— 2018 Cahier des routes: Diversité

Pour mieux comprendre des termes comme «inclusion» et «diversité», nous devons savoir qu’ils sont utilisés afin de distinguer ce que nous considérons comme étant la norme, soit l’hétérosexuel blanc cisgenre, des «autres».

Lorsque nous plongeons dans le sujet de la diversité, je souhaite qu’émerge en nous un désir sincère d’élargir notre champ de vision, de chercher les angles morts et d’entamer des changements.

Le changement souhaitable, pour atteindre une culture de la diversité, relève d’un processus de transformation. Pour nourrir ce processus, il est nécessaire de développer la capacité à poser des questions et l’ouverture à s’en faire poser, et ce, de manière continue. Alors que notre société est en perpétuelle évolution, de nouvelles informations sont constamment disponibles et de nouveaux angles morts sont découverts. Il n’existe pas de liste universelle, mais plutôt un ensemble de compétences à développer et à intégrer en tant qu’individu ou en tant qu’institution.

C’est à titre de membre active de la communauté de la danse, d’artiste de couleur et de membre du Comité inclusion et vivre ensemble — un comité de consultation pour le Regroupement québécois de la danse (RQD) et la communauté de la danse, ici, à Montréal — que j’offre mes réflexions, mes opinions et mes aspirations. Ils s’appuient sur mon expérience de l’appropriation culturelle et du racisme systémique ainsi que sur ma recherche active pour transformer la dynamique, l’accessibilité et la représentation dans notre communauté artistique et dans la société dans son ensemble.

À l’automne 2017, un incident d’appropriation culturelle s’est produit dans la communauté de la danse à Montréal, incident qui m’a fait réagir, d’abord dans la sphère privée, puis de manière publique. J’étais triste et déçue de la façon dont tout l’événement s’est produit et dont il s’est ensuite déroulé, avant que nous en débattions finalement. Les effets de cet incident m’ont amenée à réaliser à quel point nous sommes mal outillés, dans la communauté de la danse et dans le secteur des arts, à reconnaître, à affronter et à gérer les problèmes systémiques et les dynamiques de pouvoir qui y existent.

L’événement a eu lieu en septembre 2017, mais les enjeux avaient été signalés un mois avant la performance. La question de l’appropriation culturelle avait été soulevée par plusieurs personnes auprès des artistes, sur Facebook et en personne. Les avertissements n’ont pas été entendus et la présentation du spectacle a eu lieu.

Par la suite, j’ai écrit une lettre personnelle aux artistes. Après la réponse publique des producteurs et à la suite d’une réflexion, j’ai senti qu’il était nécessaire de rendre ma lettre publique. J’espérais que cette transparence aiderait les gens à s’exprimer et déclencherait une conversation nécessaire au sein de la communauté et un dialogue avec les personnes impliquées.

Je n’ai jamais remis en question l’intégrité des artistes ni le fait qu’ils soient de bonnes personnes ou non, ni présumé qu’ils avaient intentionnellement blessé quelqu’un. Ils ont fait de mauvais choix en ignorant les multiples avertissements et occasions de dialogue. Lorsque nous commettons des erreurs, nous devons être prêts à les reconnaître, à écouter les autres parties et à accepter notre responsabilité.

Ce dont j’ai été témoin n’était certainement pas de l’appropriation culturelle: c’était même pire. Imiter une autre culture et son peuple pour en rire est sans aucun doute raciste. Le racisme peut exister même lorsqu’on est bien intentionné.

Ces problèmes nous appartiennent à tous; ils n’appartiennent pas qu’à la culture ou à la personne pour qui l’incident a une conséquence. Afin de nous efforcer d’être meilleurs, d’apprendre, de comprendre et de respecter nos différences, nous devons nous défendre les uns les autres, puisque ces gestes nous affectent tous.

Il est essentiel de reconnaître que des problématiques telles que le racisme systémique existent et qu’elles sont présentes dans la communauté artistique et dans ses structures. Nous sommes si prompts à le nier et à le repousser de peur que cela ne se traduise par la perception que nous sommes racistes.

Quand nous parlons de racisme systémique, en fait, nous devons examiner comment le racisme se tisse à même le fonctionnement de notre société. Les dynamiques de pouvoir et les croyances systémiques sont bien ancrées et agissent en arrière-plan, sans même que nous le discernions. C’est ainsi que cela a été construit. Nous avons besoin de questionner et de comprendre les hiérarchies tandis que les croyances persistent depuis longtemps. D’où viennent ces constructions et quelles histoires dissimulent-elles?

Ces systèmes de croyances ont été construits et mis en place au fil du temps, portant en eux des valeurs qui étaient acceptables à une époque révolue. Elles nous ont été transmises, mais notre savoir et nos systèmes de valeurs ont évolué. Ces systèmes doivent être déconstruits pour s’adapter aux changements. Auparavant, je croyais que la communauté de la danse était progressiste, mais nous avons tous été mis à l’épreuve à travers cet événement. Désormais, je suis plus consciente et je me sens incapable d’ignorer les problèmes systémiques auxquels nous sommes soumis.

Même si nos croyances sont progressistes et inclusives, malgré le fait que nous nous percevions peut-être comme un groupe marginalisé, cela n’exclut pas la possibilité que des angles morts demeurent, ni que nous participions au racisme systémique, au sexisme, à l’élitisme et à d’autres actes d’exclusion, d’altérisation et de formes d’oppression. Beaucoup ont continué à me questionner à ce sujet, me disant que j’exagérais. Cependant, en poussant l’analyse plus loin, j’ai réalisé que les questions troublantes allaient au-delà de cette simple performance: il était question de tout autre chose. Pourquoi, lorsque ces questions ont été soulevées, les intervenants impliqués ont-ils eu le pouvoir de refuser d’écouter, de ne pas prendre en considération les préoccupations exprimées par le public?

Encore une fois, quelle est la dynamique du pouvoir en jeu? Quelles sont les croyances profondes qui se cachent derrière ces choix?

À quel moment notre propre liberté d’expression artistique nous autorise-t-elle à passer outre la responsabilité et le respect? Sommes-nous capables de reconnaître que notre place est privilégié?

Lorsque les artistes impliqués dans cette situation se sont fait suggérer de revoir certains choix et comportements inappropriés, j’ai perçu de la résistance au changement à travers des mots et des actions exprimés de manière défensive. Ils ont opté pour un discours de diversité et d’inclusion purement symbolique — sans effort réel, ancré dans l’élitisme — en demandant aux membres des groupes marginalisés d’agir bénévolement en tant qu’éducateurs populaires.

Le problème avec cette stratégie est qu’elle se résume en un énorme effort investi pour éviter une conversation difficile. La prise de responsabilité nécessaire a été détournée et a empêché un changement réel. Tous ont peur de se faire critiquer, d’être étiquetés comme étant ce à quoi ils ne s’identifient pas. La crainte est réelle quand nous en venons à croire que nos privilèges nous seront retirés. Nous avons une certaine image de ce qu’est un privilège, mais nous ne voyons pas que cela va au-delà de cette construction, et que l’intersectionnalité permet à différentes personnes d’être en position de privilège dans une pluralité de situations.

Nous avons de la difficulté à reconnaître des positions de privilège quand nous n’exerçons pas notre capacité d’écoute, d’introspection et de réflexion afin de comprendre les conséquences de nos choix.

«L’art pour tous», «L’art est la liberté», «Méfiez-vous de la censure», «Les plus grandes oeuvres d’art n’existeraient pas sans l’appropriation culturelle»: en acceptant telles quelles ces déclarations comme autant d’arguments contrant l’appropriation culturelle, sans en analyser la profondeur et poser plus de questions, nous excluons d’importantes voix, absentes de la conversation.

L’art est-il pour tout le monde? Est-ce que tout le monde y a vraiment accès? Qui a droit à la liberté et à la possibilité de pratiquer l’art? Un échange est véritable lorsqu’il produit des avantages mutuels de valeur égale. Quelles œuvres d’art historiques ont été choisies pour être retenues dans la mémoire collective et lesquelles n’ont pas été archivées, documentées? Qui prend ces décisions?

Même si tant de gens ont besoin de règles claires à respecter, ce n’est pourtant pas là que se trouve la réponse. Il y a des questions à poser et du travail à faire: la reconnaissance de la vérité, de la dynamique du pouvoir et des inégalités. Prenons le temps de reconnaître les privilèges ou les déséquilibres en jeu dans la situation. Faisons la recherche et le travail de compréhension, de changement, puis d’inclusion.

Révisons et reconsidérons nos positions, nos valeurs, nos mandats. Sont-ils toujours pertinents? Si oui, comment les comprenons-nous? Comment y adhérons-nous? Sont-ils pratiqués et tenus dans l’ensemble de l’organisation? Sinon, quelles sont les différences entre la théorie et la pratique? Quels sont les changements à apporter? Qu’est-ce qui n’est plus pertinent? Offrons la chance aux diverses communautés d’être représentées partout et en tout temps. Et plus que jamais, demandons-nous pourquoi cela est nécessaire.

Nous considérons-nous comme des facilitateurs de créations? Si oui, pouvons-nous créer encore plus d’occasions afin d’offrir un éventail élargi de perspectives? Ceci devient un outil important pour jeter les bases de la sensibilisation entre les artistes, leurs œuvres et le public.

Je cherche des occasions de représenter divers membres de notre société. Soyez vigilant, évitez de faire du «tokénisme» ou encore d’adopter l’attitude du sauveur. L’échange réel et la sensibilisation signifient que nous ne devons pas marchander ou plier face à la pression, ce qui demande à l’individu et à l’institution de bien comprendre ses valeurs et les différents publics qu’ils desservent, artistes inclus.

Il peut sembler décourageant d’aborder simultanément le changement à plusieurs niveaux, mais si nous comprenons qu’ils sont interreliés, ils peuvent devenir des objectifs à atteindre à long terme. Offrir cet espace profite non seulement à ceux qui sont sous-représentés, mais enrichit la communauté et nous fait avancer collectivement.