Dépêche

Lundi 1 juin 2020
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Alors que le déconfinement progressif est amorcé dans plusieurs régions du Québec, la situation reste encore floue pour le milieu culturel. Nos pratiques de création et de diffusion sont confrontées à un changement considérable et encore méconnu. La question est sur toutes les lèvres: comment continuer de créer malgré les mesures de distanciation physique et les gestes barrières? Quelles alternatives peuvent s’offrir à nous alors que les lieux de création et de diffusion restent fermés jusqu’à nouvel ordre? Est-il possible de danser ensemble mais séparés? De recréer un spectacle sans pour autant partager le même espace?

Le 5 mai 2020, à l’invitation de La DSR et animé par Stéphanie Hinton, Rosalie Chartier-Lacombe et Valentin Foch du Petit Théâtre du Vieux Noranda (Rouyn Noranda) ont partagé à près de 70 auditeurs certains de leurs apprentissages autour de la téléprésence afin de nourrir les réflexions du milieu de la danse quant aux pistes qui s’offrent à nous en cette période incertaine.

Rosalie Chartier-Lacombe, Directrice générale du Petit Théâtre du Vieux Noranda, et Valentin Foch, Chargé de projets spécialisé dans l’intégration des nouvelles technologies dans les arts vivants, travaillent depuis plusieurs années sur l’utilisation de la téléprésence et des technologies dans les arts de la scène.

En 2012, le Petit Théâtre du Vieux Noranda prend le virage numérique en embarquant dans une réflexion sur l’intégration technologique dans les arts vivants. Rouyn Noranda représente un terrain particulièrement fertile grâce à la présence de l’Université du Québec en Abitibi- Témiscamingue (UQAT) et son département en création numérique. Ce département représente un bassin de joueurs intéressants pour pouvoir travailler avec les artistes. Rouyn-Noranda est un lieu culturel très dynamique en arts vivants qui bénéficie d’une économie toute particulière basée sur l’industrie minière qui investit volontiers dans l’intégration de la technologie dans les arts.

Depuis 2017, le Petit Théâtre a rejoint le réseau Scène ouverte de la Société des Arts Technologiques (SAT) qui regroupe 25 salles au Québec. C’est ainsi que la téléprésence s’est imposée dans les nouvelles exploration du Petit Théâtre.

Qu’est-ce que la téléprésence?

La téléprésence est le fait d’interconnecter au moins deux lieux différents grâce à un flux audio et vidéo pour faire en sorte que les deux personnes éloignées aient l’impression de vivre une expérience ensemble et puissent échanger comme si elles étaient l’une à côté de l’autre. Les sens sont stimulés comme si l’autre personne était présente. La téléprésence est bidirectionnelle, à l’inverse d’une diffusion live (comme par exemple Facebook Live, Twitch, Le Point de Vente, etc.): les deux participants envoient leurs flux audio et vidéo pour que les deux destinataires se voient et se parlent normalement, sans décalage ni distorsion. Dans le cas d’une diffusion live, seul le sujet envoie un flux vidéo et audio, il n’y a pas d’interaction possible entre l’émetteur et le récepteur.

Les débuts de la téléprésence datent des années 80 avec, par exemple, un flux entre la ville de Los Angeles et la ville de New York où des habitants des différentes villes pouvaient se voir de manière instantanée dans une vitrine, ce qui a suscité un grand engouement de la part des participants.

Ce projet initial a été suivi par de nombreuses initiatives à l’international de différents artistes proches des arts visuels et performatifs, notamment:

  • Un projet de téléprésence sur les bancs publics (1999) de Monique Savoir et Luc Courchesne entre Montréal et Québec;
  • Un ensemble assez éclectique de projets en téléprésence par Paul Sermon;
  • Briser la glace (2010), projet développé par la SAT entre Vancouver et Montréal dans le cadre des Jeux Olympiques et l’idée était de mettre en place des bornes de téléprésence dans chacune des villes, où la «glace» se brisait au toucher des participants qui devaient ensuite collaborer pour la reconstruire;
  • Dieu est un VJ (2012), un projet présenté par le Petit Théâtre et créé par Vincent de Repentigny et Julien Brun entre Rouyn Noranda et la Suisse. Il s’agissait d’une pièce de théâtre où un des deux acteurs était toujours projeté dans l’autre lieu. Ce projet a engendré plusieurs défis techniques, notamment par rapport au décalage horaire: en effet, afin que le spectacle soit diffusé en soirée en Suisse, il a fallu faire un compromis au niveau de la diffusion et présenter le spectacle en après-midi au Québec.

La station Scenic: la technologie derrière la magie

La station Scenic est un outil technologique élaboré avec le réseau Scènes Ouvertes et monté par la SAT, qui permet de connecter deux salles de spectacles ensemble, voire même plusieurs, comme une visioconférence mais beaucoup plus puissante. Scenic relie, par le biais d’une connexion internet très puissante, les équipements scéniques des deux salles, c’est-à-dire qu’on peut connecter les consoles de lumière, de son, les caméras, les projecteurs de chaque salle ensemble pour qu’elles puissent échanger en elles à travers la distance. La station ressemble à un gros ordinateur avec deux écrans tactiles et un clavier et derrière il y a des branchements sur une console son et une console vidéo qui permet d’alterner entre les caméras et d’envoyer plusieurs flux vidéo d’une salle à l’autre jusqu’à 16 flux audio directs. On peut gérer la technique comme si les deux scènes étaient à un seul endroit pour créer une véritable expérience immersive. Cette station sert beaucoup notamment aux laboratoires du Petit Théâtre en collaboration avec l’UQAT.

Le réseau Scènes Ouvertes rassemble des diffuseurs d’un peu partout au Québec et a permis de réaliser un grand constat. En effet, pour se brancher sur la station Scenic il faut être sur le large bande, c’est-à-dire du 100 Mbps/100 Mbps, un internet très puissant et une connexion à la fibre: on envoie 100 Mbps et on reçoit 100 Mbps, on peut donc transférer beaucoup d’information et diminuer la latence (le temps entre l’envoi et la réception de l’image et de l’audio et améliore la fluidité des rapports). En Abitibi, région excentrée des grands centres urbains et métropoles, la connexion à large bande fut épique: se brancher à la large bande fut assez simple, mais il y a eu plusieurs embûches avant de réellement être branchés, car, à l’origine, ce réseau a été développé pour le milieu du savoir (université, collèges, etc.), et de nombreux pare-feux et connexions sécurisées le protège. L’équipe du Petit Théâtre a également réalisé que, dans l’ensemble du Québec, le réseau large bande n’est pas toujours adapté pour le transfert de données aussi importantes que le nécessite la station Scenic. Il a donc été nécessaire de tout reconfigurer pour que la connexion soit suffisamment puissante pour assurer un échange de données optimal. Il reste beaucoup de travail à faire pour brancher l’ensemble du Québec.

L’installation de Scenic a véritablement changé les relations du Petit Théâtre avec le milieu artistique en créant des liens de co-création dans la province: en effet, même excentrés, le théâtre est maintenant en mesure de collaborer avec des diffuseurs partout au Québec et au-delà. En tant que région éloignée, Scenic a permis au Petit Théâtre de créer des ponts avec des diffuseurs sans toujours devoir passer par Montréal.

Aujourd’hui, Scenic est bien plus qu’une visioconférence géante, grâce à des installations scéniques et scénographiques et en faisant intervenir pas uniquement l’image et le son, mais aussi la robotique avec des moving lights, des capteurs et des senseurs, et ainsi de proposer une expérience beaucoup plus vaste qu’une conférence en direct.

Pour en savoir plus sur le réseau Scènes Ouvertes: https://sat.qc.ca/fr/scenes-ouvertes

Pour en savoir plus sur la station Scenic: https://sat.qc.ca/fr/recherche/logiciels/scenic

L’intégration de la technologie dans les arts vivants: bref récapitulatif des activités en téléprésence du Petit Théâtre du Vieux Noranda

En collaboration avec l’UQAT et des artistes de disciplines artistiques variées, le Petit Théâtre a monté plusieurs laboratoires de création sur l’interactivité avec la communauté. L’idée du premier laboratoire, encore aux balbutiements du projet en 2017, était de se joindre à deux collaborateurs, la Société des arts technologiques (SAT) de Montréal et Rimouski pour monter un projet interactif autour de la musique et du slam. Quatre équipes de 4 à 5 étudiants de l’UQAT ont travaillé pendant une semaine pour créer un projet interactif déployé avec plusieurs artistes. Ce sont 3 salles de spectacles dans différentes villes du Québec qui ont joué de la musique, ensemble. Parmi ces projets, une équipe a développé un projet de captation de mouvements au Petit Théâtre auxquels réagissent des effets visuels à Rouyn et à la SAT. Une autre a élaboré une araignée dont les pattes bougeaient en fonction du son. Un autre encore mettait en mouvement les éclairages de la SAT qui réagissaient aux mouvements des musiciens à Rouyn Noranda grâce à un laser détecteur de mouvements. Ou encore, un VJ qui jouait à la SAT avec une ambiance visuelle, qui renvoyait la vidéo en direct au Petit Théâtre.

En 2019, le Petit Théâtre a lancé un laboratoire interactif sur la danse, en collaboration avec le Monument National de Montréal et le collectif Danse To Go composé de quatre danseuses qui travaillent ensemble depuis plusieurs années. Comment danser sans la présence de l’autre? Comment retrouver cette sensation de proximité? L’idée de base: sentir la présence de l’autre par la téléprésence grâce à la chaleur ou aux vibrations. Bien sûr, la téléprésence ne parvient pas encore à recréer exactement la sensation de danser avec un autre être humain, mais il s’agit de s’en approcher le plus possible en effaçant la barrière mise en place par la technologie. Il a ainsi fallu créer des dispositifs spécifiques pour faire danser les danseuses, à des kilomètres les unes des autres, dans deux salles différentes. Grâce à des jeux interactifs et aux formes géométriques simples, car en une semaine il était difficile de développer du matériel visuel très chargé, deux danseuses dans une salle influençaient les mouvements des deux autres en intégrant des mini-caméras aux articulations des danseuses. Par un jeu de silhouettes, le public pouvait ainsi suivre le mouvement des danseuses qui étaient au Monument National et inversement. Cette configuration permet notamment d’avoir un troisième angle de vue autre que celui du spectateur dans la salle et de celui du spectateur dans l’autre lieu: celui du corps, pour démontrer ce qu’on peut voir depuis le mouvement. Un autre jeu a été mis en place pour démocratiser le mouvement de la danse et la danse contemporaine en demandant aux danseuses de danser un mouvement inspiré d’une texture (papier bulle, etc.). Le public devait toucher les textures et le scanner pour analyser quel mouvement était quelle texture: une véritable danse interactive. Ce projet a été diffusé en direct à 360 degrés.

Cette expérience a notamment permis de prendre en compte les différences de temporalité entre les arts vivants et le numérique: les arts vivants sont par définition très réactifs, alors que le numérique est sur une fréquence plus lente. Alors qu’en danse ou en théâtre, l’essai-erreur engendre une réaction immédiate, cela peut prendre 24 à 48 heures de codage pour corriger une erreur.

En 2020, ce fut un projet sans téléprésence qui a été testé afin de se concentrer sur la notion d’interactivité. À cette occasion cinq artistes ont été groupés avec des équipes pour se familiariser avec la technologie. Le Petit Théâtre a noté que de nombreux artistes qui découvrent la technologie poursuivent dans cette direction qui ouvre un véritable champ des possibles.

Ce sont des projets de tous types qui voient le jour grâce à Scenic. Ainsi, le spectacle Bluff de Mireille Camier, une pièce de théâtre avec trois comédiens dans trois lieux différents, explore la difficulté de communiquer dans notre période et la véracité des propos sur les réseaux sociaux. Comment les comédiens peuvent-ils jouer ensemble mais à distance? Comment les faire interagir? Autour d’une table, un comédien en chair et en os et deux autres, projetés sur des toiles, de plain-pied et à échelle humaine. Les dispositifs mis en place doivent être adaptés pour que le public ait véritablement la sensation que les acteurs sont présents sur scène grâce à un jeu de caméra et de projections sur une surface très spécifique de type parapost, tulles ou toiles de projections qui donnent une impression de volume et de profondeur pour exacerber le réalisme. Après avoir présenté plusieurs spectacles dans trois salles différentes, les comédiens se sont réunis dans un lieu dans une vraie mise en scène, où toute la technicité de la téléprésence a pu être vécue par les spectateurs. En effet, en téléprésence, il peut parfois être difficile de présenter une vision 360 de ce qui se passe dans les autres salles, et rassembler les trois mises en scène dans le même lieu permet de donner une vision d’ensemble. Le quatrième laboratoire devait avoir lieu en mars et sera reporté due aux conditions sanitaires actuelles.

Le Petit Théâtre collabore également sur un projet de développement numérique initié par Les Petits Bonheurs de Sainte Camille: l’Interrégional numérique en novembre 2019, pour présenter les réalisations et projets numériques de plusieurs régions du Québec, des initiatives numériques qui ont contribué de manière significative au développement territorial des communautés. Évènement en téléprésence sous forme de conférence, il faut noter que ce type de projets demande une grande collaboration des différents lieux impliqués, ce n’est pas une économie d’échelle notamment car les réalités techniques et logistiques varient énormément d’un lieu à l’autre. Il faut véritablement prendre le temps de se mettre à la place de chacun des lieux, et il est essentiel d’adapter les modèles pour les animateurs et les publics en fonction de l’espace: pour trois lieux, il faudra donc 3 animateurs, 3 régisseurs. Et surtout il faut un protocole avec différents scénarios, plan A, B, C, en cas de perte de signal, panne d’électricité ou un problème technique, il faut être capable de revenir au public local si la technologie fait défaut. Et en effet, pendant l’Interrégional Numérique, une panne d’internet au Petit Théâtre interrompit la conférence: un arbre est tombé sur le réseau de fibre optique et la région n’a plus d’internet. Dans ces cas de figure, l’anticipation de plans alternatifs peut éviter un scénario catastrophe.

Quelques apprentissages

Bien entendu, chacune des activités en téléprésence permet à ses utilisateurs de retirer de riches apprentissages. Parmi eux:

  • La gestion de la micro-latence dans la téléprésence: le flux allant à la vitesse de la lumière, une micro-latence est inévitable. Il peut donc être difficile de jouer de la musique en rythme. Ainsi, il a été proposé d’adapter le son pour jouer une musique d’ambiance, sans rythme, plus approprié à la technologie. Il existe certains logiciels pour synchroniser le rythme des différents flux audio. Il est également possible de faire de la création en relai, donnant au dernier musicien l’ensemble des trames sonores pour une rediffusion finale.
  • L’importance d’équilibrer l’expérience des lieux de diffusion pour que toutes les parties prenantes en profitent. Fort de leur première expérience, le Petit Théâtre a appris que, pour créer et diffuser en téléprésence, il est essentiel d’équilibrer les lieux, en termes de créateurs, de techniciens, mais aussi de publi. En effet, il est important qu’il y ait du public dans chacune des salles. Les spectateurs doivent pouvoir comprendre l’interaction générée, il faut que ça soit instinctif et interactif afin qu’ils prennent part à l’aventure.
  • L’adaptation de la technique à chaque espace de diffusion: il faut que chacune des salles ait sa propre conception éclairage: même si on diffuse les mêmes éléments, les lieux ne sont pas les mêmes, et la technique doit donc être adapté à chaque salle.
  • L’importance d’équilibrer les équipes: tout le monde n’a pas les mêmes compétences, et il est essentiel de pouvoir compter sur des expertises différentes dans une même équipe: technique, code, etc. Ainsi, l’équipe idéale consisterait d’un technicien spécialisé dans le système Scenic et un ou deux techniciens son et lumière afin que la gestion et le déroulement du projet soient fluides.Il en découle la mise en place d’un leadership clair afin d’accroître l’engagement des autres membres de l’équipe. C’est pourquoi il est essentiel pour le Petit Théâtre de prendre le temps de familiariser les étudiants de l’UQAT qui participent aux projets de les préparer en amont: au lieu d’introduire le projet au début de la semaine de travail, il sera plus efficace et enrichissant pour toutes les parties prenantes de préparer les étudiants au minimum 3 semaines avant le début du projet pour rencontrer les artistes et échanger des idées.
  • L’essentiel: une connexion internet fiable et un système stable. En effet, lors des premières utilisations de Scenic, alors que le système en était encore au stade de prototype, un problème de surchauffage ou de perte de signal pouvait compromettre toute la liaison entre les salles. Le logiciel est en constante amélioration et aujourd’hui, si le signal est perdu, les liens audio et vidéo restent actifs et il ne faut que quelques minutes pour que la connexion ne reprenne. En effet, tout est basé sur le transfert de données: le temps réel est au cœur du projet.
  • L’importance d’un canal de communication autre que celui intégré à Scenic pour que les équipes techniques puissent communiquer entre eux: en effet, s’il y a la moindre perte de signal, on ne peut pas être totalement dépendant de Scenic.
  • La priorité: un protocole de connexion établi et fixe pour permettre à différentes équipes techniques de mettre le système en place et ainsi bénéficier à un maximum de lieux. L’idée était de tourner avec les projets, il est important de le rendre adaptable, malgré un nombre de tests techniques limités. En effet, l’un des principaux enjeux pour la circulation des œuvres créées avec Scenic est la maîtrise et l’adaptabilité du système, c’est un langage nouveau, une pratique technique nouvelle, une façon de travailler et il y a encore un travail de développement important à mener à ce niveau-là. Il est essentiel de mettre en place un plan A, B et C: il peut arriver une panne technique ou un problème logistique et il faut être capable de proposer une solution ou une alternative au public local. En prévoyant plusieurs scénarios avec les autres lieux, on peut ainsi anticiper et éviter des situations catastrophiques.
  • La discipline est la règle d’or de l’utilisation de Scenic: rigueur au niveau de l’horaire, communication constante entre techniciens, régisseurs, équipe logistique.
  • Le public est très friand de téléprésence, il veut interagir avec la technologie. Il est important que les spectateurs puissent prendre part, activement, à l’expérience, de créer des dispositifs pour qu’ils puissent interagir avec le public d’une autre salle, en jouant avec la technologie. D’après Rosalie Chartier-Lacombe, l’engouement du public pourrait être comparé aux débuts du cinéma, la découverte d’une technologie et de possibilités nouvelles et infinies. Cet intérêt n’est pas à négliger si l’on veut encourager le succès de la téléprésence et en développer l’usage.

Recherche, développement et création

La téléprésence est une discipline toujours en développement qui amène beaucoup de questions. Il faut accepter de plonger dans l’inconnu et de se donner le droit à l’erreur.

C’est pourquoi au Petit Théâtre, les sorties de laboratoire sont toujours gratuites et rassemblent un public technocurieux, toutes tranches d’âge confondues, de nouveaux publics qu’on peut amener à découvrir l’art. Scenic permet en effet de rassembler deux publics cibles: les technocurieux et amateurs d’art vivant. Rassembler l’intention artistique et les possibilités technologiques est un grand enjeu, en effet il ne faut pas perdre de vue l’essence artistique du projet aux dépens du divertissement. L’artiste reste véritablement au centre du projet, et il ne s’agit ni d’art numérique ou graphique, mais véritablement de la diffusion d’art vivant pour rassembler la communauté.

Au Petit Théâtre, tous les artistes sont payés, mais on ne fait pas d’économie d’échelle avec des projets en téléprésence. Il existe différents niveaux de diffusion en téléprésence. Pour un spectacle comme Bluff, chaque salle achète le spectacle et diffuse l’œuvre avec un système de billetterie classique. Pour une œuvre en téléprésence diffusée sur le web avec une grande quantité de vues, c’est un tout autre scénario et différents enjeux. Il faut payer les artistes en création, et ne pas freiner la découvrabilité de l’œuvre, car cela est un enjeux de taille particulièrement dans le secteur des arts vivants.

La monétisation des modèles d’affaires est encore incertaine. Il y a de plus en plus de demandes de la part de différentes entreprises pour des projets ou des conférences en téléprésence. Cependant, le Petit Théâtre n’est pas encore totalement à l’aise à l’idée de monétiser ce système encore en développement, mais ils n’hésitent pas à s’impliquer dans de nouveaux projets de collaboration. En effet, tant que le modèle est encore en recherche, il est difficile d’avoir un modèle monétisable. Ce modèle est encore en recherche et développement, et il est important que le milieu du spectacle et des arts vivants puisse tirer leur épingle du jeu. Le Petit Théâtre se développe beaucoup plus largement depuis ce projet: en effet, il est passé de théâtre régional à la programmation limité par ses capacités et sa situation excentrée des centres urbains du Québec, à un théâtre en arts vivants accompli qui peut intégrer des artistes aux disciplines et aux pratiques très différentes, ce qui leur a ouvert beaucoup de portes en diffusion, création et transmission des savoirs. Encore aujourd’hui, en période de pause créatrice, toute l’équipe est encore active, et travaille à la recherche et développement du modèle. Ils ont notamment participé à monter une communauté, le Croissant Boréal, qui rassemble des acteurs culturels du Nord du Québec et des régions francophones de l’Ontario, des régions similaires et excentrées. L’objectif de cette communauté est d’identifier des talents techno-créatifs: les talents numériques et technologiques ne sont pas tous à l’université, beaucoup ont appris leur savoir seul, chez eux, et ne sont pas encore connus. La première étape est de les identifier et de les faire collaborer pour travailler avec les centres de diffusion et avancer ensemble.

En résumé: petit guide de la téléprésence et notions techniques

Quelques éléments à garder en tête:

  • Une connexion internet stable
  • Une planification solide en amont
  • L’importance des techniciens pour le bon déroulement de l’évènement
  • Une logistique bien rodée: penser au bon positionnement des caméras
  • Faire participer le public en lui permettant d’interagir avec la technologie
  • Varier les surfaces de projection
  • Travailler les incrustations, le fait de pouvoir intégrer les artistes ensemble dans différents lieux
  • Contrôler à distance les appareils (synchronicité, cues de lumières, etc.)
  • Attention, il faut noter que le choix de se lancer dans l’aventure de la téléprésence est un investissement et pas une réduction des coûts: mettre en contact deux salles signifie deux équipes techniques, deux sets d’équipement techniques.
    La téléprésence évolue très rapidement, ce qui engendre des coûts pour se remettre constamment à niveau. Il est important de garder en tête le coût de la technologie: c’est grâce à l’UQAT et à la communauté qui ont mis en place une boîte à outils partagée, que le Petit Théâtre peut rester à jour d’un point de vue technologique. En effet, le coût n’est pas tant dans l’acquisition du système Scenic, mais plutôt dans les ressources humaines pour apprendre à le gérer, mais également dans la technologie (projecteurs, locations, etc.): la recherche et le développement peuvent coûter cher. Il faut savoir faire preuve de patience et d’ouverture pour apprendre à maîtriser cette technologie qui pourra nous ouvrir de nouvelles portes.

La téléprésence en temps de COVID-19

Pour le Petit Théâtre, la téléprésence pourrait représenter une véritable opportunité et une solution de recherche et de création en ces temps de distanciation physique, à la fois pour les artistes mais également pour continuer l’aventure et la recherche expérimentale de la téléprésence: en effet, il est possible de travailler avec une seule personne sur scène, avec une équipe technique restreinte appliquant les gestes barrières.

Le dernier projet du Petit Théâtre: le Festival de Troi(e) dont la finale a eu lieu le samedi 2 mai, en plein Grand Confinement. Quand l’équipe a vu toutes les résidences de création se terminer abruptement et la difficulté des artistes pour créer ensemble pendant le confinement, une idée est née. Le Festival de Troi(e) rassemblait 2 équipes de 3 artistes de disciplines différentes: 3 jours pour créer un projet commun en téléprésence avec pour thème le bocal. L’objectif est de créer des œuvres en arts vivants en diffusion en direct sur les réseaux sociaux et en interaction avec le public qui peut participer et réagir, depuis partout dans le monde.

L’équipe gagnante rassemblait un artiste musicien d’Allemagne qui a créé une bande sonore en direct avec un système de loop, envoyé à une danseuse, et retravaillé avec des flux caméra et audio envoyés à un artiste VJ qui a ajouté des effets.

En collaboration avec Les Petits Bonheurs de Sainte Camille et la SAT, c’est une ligue d’improvisation qu’ils espèrent pouvoir organiser cette année si les mesures de la Covid-19 le permettent. Il s’agirait de faire des matchs en direct, d’introduire de nouveaux joueurs grâce au support de techno-créatifs et d’un écran vert.

Ce que souhaite le Petit Théâtre, c’est de continuer à développer le système grâce à des plateformes de diffusion qui permettent l’engagement des publics. L’équipe est actuellement en discussion avec l’UQAT pour créer une chaire de recherche dans le but de maximiser l’interaction, d’entamer une démarche scientifique pour partager les savoirs et faire avancer la discipline. On pourrait par exemple penser à développer des robots de téléprésence (à la manière des Subsistances à Lyon (France) dont le robot de téléprésence permet aux artistes d’interagir ensemble), ou encore de développer des lieux virtuels avec des avatars et des instruments de musiques virtuels.

À Montréal, plusieurs joueurs possèdent une station Scenic (la SAT, le Monument National le Théâtre Outremont, la Place des Arts, ou encore la Tohu). Tous n’ont pas encore exploité les possibilités offertes par Scenic, car la maîtrise de l’outil peut prendre du temps. Si un lieu de diffusion ou un artiste souhaite développer un projet avec Scenic, il ne faut pas hésiter à contacter les salles qui ont aidé à développer ce projet: Scenic a été créé par des diffuseurs mais il n’aurait aucune utilité sans les créateurs qui le font vivre.

La téléprésence permet d’ouvrir la voie à toute une forme de créativité inexploitée grâce à la diffusion sur des plateformes numériques créées en téléprésence. Le moment est peut-être venu pour que ce réseau prenne tout son sens: les équipes techniques sont au chômage, les artistes sont désœuvrés, et la téléprésence pourrait permettre aux espaces de diffusion d’animer et de faire vivre leurs lieux grâce à la technologie. Le Petit Théâtre espère que de d’autre joueurs se joindront à l’aventure, une avenue artistique viable en ces temps de crise. Il faut garder et encourager ce talent et l’équipe du Petit Théâtre est très motivée à fournir toute forme d’accompagnement aux diffuseurs quoi voudraient se lancer dans cette aventure.

Compte rendu de Camille Kersebet
Agence Mickaël Spinnhirny


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1 Crédits: enregistrement vidéo du webinaire La création et la diffusion en téléprésence: une réflexion au-delà du confinement animé par Rosalie Chartier-Lacombe et Valentin Foch du Petit Théâtre du Vieux Noranda (Rouyn Noranda) dans le cadre du projet LabDSR de La danse sur les routes du Québec.

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